Covid

  • Bernard-Henri Lévy est un auteur qui ne saurait laisser indifférent.

    Certains l’adulent. D’autres le vilipendent.

    Pour ma part, je préfère m’en tenir aux faits – et aux livres.

    C’est ainsi que je n’ai jamais pu souscrire à l’interprétation outrancière qu’il donne de l’œuvre de Péguy dans « L’idéologie française ».

    C’est ainsi que j’ai aimé son livre sur Jean-Paul Sartre.

    C’est ainsi que je considère que les faits contredisent – et que je souhaite qu’ils continuent de contredire – la description de la mort de la gauche qu’il nous inflige dans « Un grand cadavre à la renverse ».

    C’est ainsi qu’alors que j’ai trouvé juste et profond son livre « De la guerre en philosophie », je considère que celui qui a suivi, « La guerre sans l’aimer » sous-titré « Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen », était incroyablement prétentieux et qu’on mesure –  mille fois hélas ! – les effets concrets des exaltations qui parsèment cet ouvrage.

    On ne m’accusera donc ici ni d’indifférence, ni d’inféodation, ni de détestation…

    Et ceci étant dit, je veux souligner l’intérêt du dernier de ses livres : « Ce virus qui rend fou ».

    J’y ai lu, en effet, des réflexions qui tranchent avec la vulgate qui s’est répandue sur la naissance du virus, ses causes, ses effets, ses remèdes et la préparation de la suite…

    Après tout, le rôle des philosophes n’est-il pas de débusquer les pensées toutes faites ?

    Et, comme écrivait Péguy (retour à l’envoyeur), « Il y a quelque chose  de pire que d’avoir une mauvaise pensée, c’est d’avoir une pensée toute faite ».

    Bernard-Henri Lévy note donc « Cette extraordinaire soumission à un événement dont je répète qu’il était tragique, mais non sans précédent ». Il décrit la « montée du pouvoir médical ». Il ajoute : « Certes, on dira que face à un épisode sanitaire dont les ressorts restent inconnus, il vaut mieux une blouse blanche qu’un gilet jaune », et encore : « Ces médecins étaient pour la plupart des hommes et des femmes admirables ». Mais il dit que le « pouvoir hygiéniste » est un leurre. La décision politique ne saurait disparaître. Et « La Politique » de Platon vient à la rescousse.

    Bernard-Henri Lévy s’insurge contre « l’idée que le virus n’avait pas que du mauvais, qu’il possédait une vertu cachée et qu’il y avait une part de cette « guerre » dont il y avait lieu de se réjouir ». Il rappelle les sermons du Père Paneloux que Camus n’a rédigés que pour s’en affranchir. Il pourfend cette « niaiserie : l’idée que le virus nous parle, qu’il a un message à nous délivrer (…) Comme si un virus pensait ! Comme si un virus savait ! Comme si un virus vivait ! ». Il pourfend ceux qui souscrivent à « ce prêchi-prêcha, cette façon de dire : « attention radio virus ! Les virus parlent aux hommes ! ». Il pourfend la « fièvre interprétative » et « le piège des religiosités laïques ».

    Il pourfend encore les idées toutes faites sur le culte du « confinement » : « On n’est rien quand on est seul (…) On y pense le plus souvent à rien (…) et l’enfer, ce n’est pas les autres, mais c’est moi ».

    Il nous parle de la mort pendant le Covid, du « moment de la mise en bière » refusé pour faire le deuil, de ce « geste d’impatience prophylactique dont on n’aurait jamais cru qu’il pût passer ainsi, comme une lettre à la poste – corps emballés dans des sacs plastique, obsèques à la diable, adieux sur WhatsApp ».

    Il termine en nous annonçant : « Et voilà peut-être le pire ». Le pire, c’est tout ce qu’on a oublié, « ne serait-ce que la faim qui, chaque jour dans le monde, tue 25 000 hommes, femmes et enfants ». Il écrit : « Je me livrai à un exercice simple. Je repris la presse de la semaine »…Et là, il voit que « tout a disparu ». Et il conclut ironiquement « Le coronavirus avait cette vertu : nous épargner les nouvelles dérisoires (…) nous soulager des péripéties d’une Histoire qui, avec bienveillance, s’était mise en hibernation ».

    On l’aura compris. Je ne souscris pas à toutes les lignes de cet ouvrage dont je n’ai évoqué que quelques aspects. Il y a des raccourcis, des approximations, des excès. Mais – il y a un mais –, il donne à penser. Et ce n’est pas le moindre de ses mérites.

    Jean-Pierre Sueur

    • Editions Grasset, 104 pages, 8€