Arts

  • En ce lundi où les obsèques de Juliette Gréco se déroulent à Saint-Germain-des-Prés, on me permettra, en ultime hommage, d’évoquer trois de ses chansons méconnues… parmi tant d’autres, car au-delà de Jolie môme, Il n’y a plus d’après, La Javanaise… il y a, en vérité, des centaines de chansons de Juliette Gréco qui sont méconnues, voire inconnues, et qui ne demandent (mais les chansons ne demandent rien !) qu’à être redécouvertes.

    La valse des si
    Cette chanson date de 1958. Sa musique est une valse d’Henri Sauguet. Elle est dédiée à Elsa Schiaparelli. Ses paroles sont très simples, et même étonnement simplistes, puisqu’elles se limitent à un seul mot, un mot d’une syllabe, donc un monosyllabe : « Si ». Ce « si » est exactement répété ou plutôt prononcé, vécu – c’est le mot qui convient – trente-quatre fois. Chaque fois, la tonalité est différente. Cette extrême pauvreté du vocabulaire permet l’extrême richesse des sentiments, toute une palette, révélés par ces nombreux « si ». Ainsi Juliette Gréco nous offre en chaque syllabe par elle dite ou chantée une profusion de sentiments et de sensations. Les censeurs américains et français ne s’y sont pas trompés. Cette chanson fut interdite de diffusion à la radio.
     
    Jean de la Providence de Dieu
    C’est un poème de Pierre Mac Orlan. Il est étrange et plus qu’étrange. Son auteur a dit que c’était une histoire vraie, vécue à Rouen. Mais cette histoire est surréaliste, faite de bribes. On peut l’entendre cent fois – et toujours céder à sa magie, sans jamais être sûr d’avoir compris exactement de quoi il peut s’agir. C’est un bar qui s’appelle « L’Irlandaise ». Il y a un personnage qui s’appelle « Langlois », deux autres qui s’appellent « Machin » et « Chose ». Il y a aussi « moi ». Et il y a un marin qui s’appelle Jean qui navigue et qui pêche sur un bateau dénommé « La Providence de Dieu ». Les personnages apparaissent, disparaissent. Juliette restitue l’indicible mélancolie de ce texte fascinant comme le vent, omniprésent, le vent du nord, le « vent hystérique », qui emporte tout. Cela se passait en « l’an mille neuf cent deux/Au rendez-vous des amoureux. »
     
    La place aux ormeaux
    C’est un texte de Robert Nyel. La musique est de Gérard Jouannest. Et c’est très fort. C’est une chanson que l’on n’oublie pas dès lors qu’on a entendu Juliette Gréco la chanter une fois. Oui, une fois suffit.  Je cite seulement le début et la fin. Et je laisse chanter les paroles…
    Celles du début :
    « En trente-neuf, cette année-là
    On commençait de faire la guerre
    Moi, j'étais trop petite, je ne comprenais pas
    Ce que c'était la guerre
    Je regardais les fleurs et l'eau de la rivière
    Ou je jouais aux caches sur la place aux ormeaux
    Sur la place aux ormeaux
    Il n'y avait plus de fêtes, plus de bals populaires
    Il n'y avait plus qu' des vieux sur la place aux ormeaux
    Sur la place aux ormeaux
    On prenait Radio Londres en cachette, derrière
    L'ombre de nos rideaux
    Tandis qu'on découpait la France en deux morceaux. »
    … et celles de la fin (ou presque) :
    « Depuis ce temps, tout ce temps-là
    On continue de faire la guerre
    Et moi, qui suis adulte, je n' comprends toujours pas
    Pourquoi faire la guerre
    Alors qu'il y a des fleurs, des oiseaux, des rivières
    Et des enfants qui s'aiment sur la place aux ormeaux. »
     
    Il n’y a pas de conclusion.
    Il y a plus de sept cents chansons à retrouver.

    Jean-Pierre Sueur

  • Je tiens à saluer le livre que Claude Bourdin nous propose, qui retrace son itinéraire d’artiste et nous invite à suivre, de tableau en tableau, le rapport singulier qui est le sien avec les êtres, les paysages et le monde.

    On le sait, Claude Bourdin fut longtemps maire de Beaugency et conseil départemental de son canton. Mais avant même d’être élu, il était déjà un peintre talentueux… et cette passion pour la peinture lui est revenue – comme les résurgences de la Loire – alors qu’il a achevé ses mandats.

    Entre temps, il n’a cessé d’être un artiste, donnant à l’art et au respect ainsi qu’au renouveau du patrimoine une place essentielle dans l’exercice de son activité de maire.

    Il est vrai que Beaugency est une ville fabuleuse. Il n’est pas étonnant qu’elle attire autant les écrivains, les philosophes et les artistes. C’est une ville qui est penchée vers la Loire, indolente ou violente – c’est selon. Mais la pente qui mène à la Loire compte nombre de hauts monuments de pierre dont la verticalité compose avec la cité et son fleuve des harmonies changeantes qui ont – bien sûr – fasciné Claude Bourdin, comme elles fascinent tout visiteur. Si bien qu’il saisit au bout de son pinceau la géométrie de la cité et les courbes naturelles du fleuve – il « habite la Loire », écrit Olivier Rigaud –, et que là, à Beaugency, comme en tous lieux magiques du Val de Loire, comme à Saint-Benoît-sur-Loire, la culture et la nature s’unissent pour constituer un paysage sublimement harmonieux, réponse, oui, réponse, et forte réponse, à tous ceux qui professent que l’œuvre de l’homme se traduit inéluctablement par une destruction de la nature et de la beauté. Le contraire peut être vrai, comme le montre le miracle de Beaugency – et de son pont riche d’histoire et lourd de poésie devant lequel il nous arrive de rêver inlassablement.

    Avec Beaugency et la Loire, Claude Bourdin a un autre sujet de prédilection : les femmes – ou plutôt la femme qui est, écrit-il, « beauté, paix, sérénité » et dont il inscrit fréquemment la silhouette « lovée » dans une « bulle ovoïde. » J’ai toujours aimé – depuis si longtemps – ce tableau cent fois refait, avec de nouvelles touches de lumière et de couleur, des positions changeantes, mais témoignant d’une absolue permanence du sentiment.

    Telles qu’en elles-mêmes, la cité, le fleuve, la femme résistent aux aléas du temps et des circonstances. Claude Bourdin vise l’essence plus que l’existence et ses accidents de toutes sortes. Il préfère la profondeur et la carté des lignes au pittoresque, qu’il récuse.

    Sa peinture est méditation. Elle ouvre sur « le rutilement immobile du monde. »D’ailleurs, Claude Bourdin l’écrit : « Je ne me servirais pas de ma peinture pour affirmer des certitudes, mais ce que j’ai de plus profond que mes certitudes, mon appartenance au monde. »

    La période la plus récente donne moins de place à la figuration. Ce n’est pas « abstrait ». C’est épuré. On retrouve, de plus loin ou de plus près, la Loire avec ses courbes douces, ses mouvements incessants et ses bancs de sable.

    Claude Bourdin nous renvoie ainsi à la philosophie grecque qui fut notamment une profonde méditation sur la permanence et le changement, sur ce qui est immuable et sur ce qui passe…

    Jean-Pierre Sueur

     

     
     
     
     
  • Dans le cadre du Festival des Orgues en Pays Loire-Beauce fut interprété pour la première fois le 10 octobre dans l’église de Cravant, par la soprane Chloé Jacob, un poème de Christophe d’Arnell intitulé Une petite Beauce, mis en musique par Gildas Harnois, qui accompagnait Chloé David sur le remarquable orgue « Cavaillé Coll » de Cravant. Je publie ci-dessous le texte de ce poème inédit.

    Jean-Pierre Sueur

    Une petite Beauce de Jean-Christophe d'Arnell (avril 2020)

    Comme le souffle exquis d’un tilleul en exil,
    Héroïque, son âme inventait d’autres ciels
    Radieux au chevet de chapelles intimes,
    Infinis de douceur pour les blés en sommeil.
    Ses chemins conduisaient aux rivages fragiles,
    Ténébreux et sacrés de l’enfance éternelle.
     
    Ses vagues façonnaient d’ondoyantes collines
    Gisants de chaume et d’or, au visage vermeil.
    Sa tristesse, parfois, troublait l’encre docile
    Des Mauves-reposoirs, dont les bras en tonnelles
    Gansaient l’astre des nuits d’une moire divine :
    Immarcescible écrin de lumière et de grêle.
     
    II régnait en son cœur, l’espérance et l’abîme
    L’obscure éternité de la plaine d’Ukraine
    Et le bel unisson de nymphes sibyllines
    Auréolées de fleurs et de feuilles pérennes.
     
    Son prodigue murmure, au détour d’une vigne
    Annonçait un orage, un élan fraternel
    De faunes musiciens, ivres de joies infimes,
    D’antiques symphonies et de fugues rebelles.
     
    Son horizon, présage de riches avrils
    Apprivoisait la brume et sa nacre de gel,
    Et transformait l’hiver en bouquets d’églantines,
    Seringas et lilas aux parfums irréels.
     
    Et l’aube célébrait la présence subtile
    Des siècles en cortège et des Mânes fidèles
    En exhumant de l’ombre, un odéon d’argile,
    Une Petite Beauce, à tout jamais, Eden